Siem Reap




 

Il s’appelait TAN - Sothy Tan. Son père était gouverneur de la province et dès 1975 les Khmers Rouges l’avaient torturé à mort. Pendant quatre à cinq ans – il ne savait plus très bien –, il avait tenté de suivre les allées et venues de ses frères et sœurs, et cousins, jusqu’à leur disparition, l’un après l’autre systématiquement. Depuis dix ans, rien. Il n’osait pas chercher à vérifier la rumeur qui lui était parvenue lors d’un congrès selon laquelle son frère aîné et sa mère étaient en vie.

Au laboratoire, personne ne l’écoutait plus. Les uns et les autres étaient fatigués de sa mine triste, de sa voix éteinte qui déroulait une histoire faite de trop d’horreurs. Il s’était marié avec une Cambodgienne, boursière à l’étranger aussi, sauvée comme lui par ce statut.

Sothy, je l’écoute encore. Non parce que je suis nouveau venu, peut-être en raison d’une inexplicable amitié. Mais avant tout, je l’écoute, encore et encore, parce que son visage, son expression, ses mouvements sont intimement reliés à mon enfance, à un gros livre très lourd qui me fascinait, rempli de photos noir et blanc, rempli de mystère. C’était un livre que chérissait ma mère pour une raison qui m’était inconnue et dont les explications échappaient à mon entendement d’enfant. Le livre de Groslier, sur Angkor. Ma mère avait été archéologue.

 

Un matin, le Patron me demande à brûle-pourpoint :

– Vous n’avez pas d’objection à partir pour le Cambodge ?

J’ai demandé à Sothy où pouvait se trouver son frère, il m’a fallu de la patience, de la conviction, il ne voulait pas savoir. Puis il murmura :

– Siem Reap.

 

Je suis à Siem Reap avec trois des membres de la délégation, les seuls qui aient osé braver ce vol incertain dans un petit avion déglingué et voulu visiter Angkor malgré les mines antipersonnelles, les rumeurs concernant les sympathisants de Pol Pot, la chaleur moite et les insectes.

Je suis à Siem Reap avec les cent dollars de Sothy pour son frère, les photos de lui, de sa femme et de sa fille, arrachées à grand peine, un nom et une adresse écrits en khmer sur un bout de carnet.

C’est le soir. Personne ne semble ou ne veut connaître Sidar Tan. Le patron du restaurant est silencieux. Je l’observe tandis que tout le monde parle de la beauté des temples, de l’interminable et brillant monologue de Sihanouk au cours de notre audience de la veille. C’est un vieil homme au regard intérieur, le patron, il sent mon regard, me sourit. Je m’approche de lui. Il parle bien le français, je lui raconte la vraie histoire de Sothy, je vois alors ses yeux – sans doute c’est aussi son histoire à lui –, il me dit :

– Je sais.

Je quitte la délégation au milieu du dîner et des conversations, sur la moto d’un aide de cuisine et nous tournons dans la petite ville mal éclairée, au milieu des fondrières que la pluie journalière de la pré-mousson a remplies en fin d’après-midi. La maison du chef de la poste : je me précipite. Le jeune homme me retient. Sidar travaille à la poste, et le chef explique où se trouve sa maison.

De nouveau les flaques de boue, la terre molle, la moto qui peine dans la nuit. Un trottoir, comme une échoppe ouverte sur la rue avec un rideau de fer enroulé, quatre mètres sur quatre, deux maigres ampoules qui pendent du plafond, deux hommes, cinq ou six femmes, une bande d’enfants, la misère totale. C’est là.

 

 

– Sidar Tan ?

– Oui, c’est moi.

– Je viens de la part de Sothy. 

Il me regarde. Il ne comprend pas. Il a les yeux voilés, le visage amer, il paraît vieux – maigre et vieux comme la souffrance –, il fume, et ses joues émaciées un instant se gonflent.

Les femmes, sauf une seule, sont très jeunes, les enfants petits, ils sont tous serrés les uns contre les autres, le regard fixé sur moi, j’entends des murmures à voix basse et rapide, tout cela est flou, je me concentre sur Sidar et répète :

– Sothy, votre frère. Votre frère Sothy qui est en France. Je viens de France. C’est Sothy qui m’envoie.

– La France, ah! Sothy... 

Il commence à réaliser. Il réalise. Il sourit, et je ne sais pas ce qu’il signifie ce sourire. Est-il à lui vraiment ? pour lui ou pour moi ? pour Sothy ? Puis il se met à parler au groupe des femmes, les enfants le regardent les yeux écarquillés. Je découvre alors, au fond du carré où je me trouve, une sorte de rideau en voile noir, semi-transparent, et derrière, une autre pièce très sombre, sans doute identique, où l’on distingue à peine des masses noires d’objets, ici et là, et au centre un châlit entouré d’une moustiquaire.

Sidar revient vers moi. Il titube. L’autre homme, très jeune, le soutient. Il a les yeux mouillés.

– Demain, pouvez-vous revenir demain après-midi ?

– Bien sûr.

Nous nous serrons la main, le groupe des femmes est moins compact, deux enfants ont filé dans la rue. la radio que je n’avais pas entendue jusque-là se met à chuinter.

 

Le lendemain la mère est là. Ils l’ont installée dans un vieux fauteuil, calée, amarrée au dossier, vêtue de blanc. Quand j’arrive, Sidar lui parle à l’oreille.

– Je suis content de vous voir. Vous venez de la part de Sothy, n’est-ce pas? de mon frère ?

– Absolument. Je travaille dans le même laboratoire. Nous sommes amis. Il m’a donné quelque chose pour vous.

Je lui remets l’enveloppe, avec la lettre de Sothy et l’argent. Il lit. Ses mains tremblent. Il fait passer la lettre. Ils sont tous là, plus nombreux qu’hier. Debouts, assis, des enfants dans les bras. Ils m’ont fait asseoir sur une chaise, devant la mère. Elle ne bouge pas, absolument pas. Ni des membres, ni du visage. Elle me fixe sans me voir, elle semble n’avoir qu’un regard blanc vers sa douleur immaculée, aveuglante. Sidar lui parle à l’oreille, lui montre la lettre. Elle est absolument immobile, comme de glace dans la moiteur suffocante. Je lui présente alors la photo de Sothy seul, et celle où il est avec sa femme et sa fille. Et dans un silence subit, si dense que mes oreilles se mettent à bourdonner, sans que le moindre frémissement ne l’ait annoncé, deux larmes s’échappent des yeux vides de la mère, puis deux autres, et coulent le long du nez sur ce visage totalement ridé, totalement immobile, au coin des lèvres, sur le menton, disparaissent dans les plis de sa jupe.

Personne ne respire plus de la voir pleurer. Les enfants se sont tus. L’immobilité est épaisse, les bruits mêmes de la rue ont disparu, la vieille pleure de joie de son fils vivant. Ce corps inerte, cette âme atone, ce visage muet vivent et parlent à tous par ses maigres larmes qui font briller le vide des prunelles.

 

Maintenant les photos passent de main en main. Tout le monde rit, sourit, parle en même temps. Les enfants ont repris leurs courses, leurs jeux, leurs cris. Sidar me présente chacun. Et les enfants de chacune. Deux maris sont là, les autres travaillent loin. Je prends des photos de tout le monde, de la mère, pour Sothy. Il me remercie en aparté, me dit que les cent dollars lui assureront l’année, m’offre à boire. Il est triste et digne Sidar, malgré l’alcool dont il use. Il se sent perdu, sans possibilité dans ce pays brisé, meurtri comme lui-même. Trois verres ont suffi pour que son regard se trouble, brusquement il se lève, prend le dernier-né, me le met dans les bras.

– Prends-le, emmène-le avec toi, emmène-le dans ton pays, lui au moins sera sauvé... Qu’il y en ait un... Si tu ne veux pas le garder, tu le donneras à Sothy... Emmène-le, oui emmène-le, je t’en supplie.

Mon sang s’est glacé. Le bébé est chaud et doux. Il me regarde confiant. Je lui caresse du doigt la joue et le menton, il me sourit : ses lèvres sont particulièrement dessinées, ces lèvres propres au peuple khmer. Je sens son poids.

La mère est immobile, paupières closes, en face de moi, deux ronds humides sur sa jupe blanche.

Mille images défilent devant mes yeux. Un tremblement de terre, un cyclone d’émotions prend brutalement possession de moi. Je ne sais plus ce qu’il faut faire, ce qui est bien, je ne sais plus rien. Mon Dieu, aidez-moi. Toi, Marcel, mon ami disparu, qu’aurais-tu fait là, maintenant, à ma place ? Qu’aurais-tu dit ? Allez, mon Ange gardien, il faut m’aider.

Ils sont tous là, silencieux, à me regarder, même la mère aux yeux clos, à attendre, à espérer. Suis-je vraiment leur espoir ?

Je suis parti sans l’enfant, désespéré. J’y pense toujours. Aujourd’hui encore je ne sais pas si j’ai eu raison ou tort, si j’ai manqué de courage ou fait preuve de lucidité.