Poèmes 

I

 

Glaive de la transparence,

Peux-tu forger un destin ?

L’abîme aboli des souvenirs

Accumulés, monolithe,

Sang coagulé, crucifié,

Surgir cette fois tel

Un filigrane d’avenir ?


 

Poèmes

 II

 

Elle jouait.

Si mince dans le soleil du sable

Ses cheveux riaient avec le vent.

Grands blés élancés bondissants.

Si mince dans le soleil du sable

Elle jouait.

 

Grave,

Elle traçait des immensités

Sur la dune

Comme une

Fée, aux pensées

Graves.

 

L’amphore

De ses bras posés, levés

Immobiles, tel le bleu

Si bleu de son regard, et le feu

Des infinités retrouvées.

L’amphore

Insondable de l’éternité

De son amour. Le mien

Que rien, jamais rien

Ne retiendra de voler, de se noyer

Dans l’amphore.

 

Les vagues

Grondaient en force démesurée.

Elle dansait doucement, enfant frêle,

Pour surprendre les oiseaux au corps grêle,

Et jouer parmi eux dans l’été

Des vagues.

 

Légères

Étaient ses traces qui conduisaient

Aux algues. Par endroits la mer

Les avait caressées comme une mère,

Et je lui en voulais. Elle jouait,

Légère.

 


Poèmes

III

 

Flèche rectiligne

D’un seul trait roide

La tourterelle brise l’immobile

Netteté du ciel,

Image de l’étang.

 

Comme un ricochet

La mince brise frappe

La surface des trois étangs.


 

Poèmes

IV

 

Le labour roule ses mottes


Le labour roule ses mottes

Où le givre par endroits scintille.

La pente conduit aux arbres nus,

À la dentelle des haies que la lumière pénètre.

Dans le gris vert, et parfois rosé, du bois

Le lierre durcit la brume.

La pente conduit à l’étang paisible

Ainsi la pensée coule, s’étale lentement,

Surface polie parmi les joncs

Qu’effleure l’ombre rapide du vol

De la palombe ;

Miroir uni où les reflets abolis du ciel

Immobilisent les nuages absents.

Pâle, la brume évanouie

Durcit le lierre.


 

Poèmes

V

 

Rendre le temps limpide

Tel était son désir.

Mais au prix

Ni du gel, ni de l’immobile.

Car la flamme lisse

S’érige au centre du feu.

La danse fuse hors

De la transparence.

Puisque le cristal est prison,

D’images en reflets,

D’étangs en miroirs,

Il poursuivit sa quête.

L’écho du temps,

Réfléchi en cercles concentriques

– Un ricochet disparu ainsi

Laisse sa trace répétée –

Martelait sa pensée,

Tandis que lentement

Le temps s’épaississait.


 

Poèmes

VI

 

Eau –

Immobile et sombre, lisse,

Où la danse vient polir ses angles nets.

Arêtes du dodécaèdre

De l’aube aiguë,

Froid...

Eau–

Comme d’une pousse tendre

La peau

Efface la buée d’être,

Matin d’enfant pâle

Au sourire incandescent...

Eau –

D’une avoine qui ruisselle

S’échappent des flocons

Dont la spirale blonde

Givre les larmes du soleil

Parmi les rocs de l’oubli...

Eau–

Le vent roule sa houle

Du temps

Tandis que les perles, goutte à goutte,

Résonnent le bouclier –

Fuse la rosée de métal,

Pétale,

Abîme du cristal bleu, soie

Bruissante déchirure des lances de nuit –

Se forme l’aile,

Lissée par la peau du sable,

Descend l’ongle rouge de l’acier nu

Enroulé de flocons

Roides,

Étendus, suspendus, clairs –

La plainte engourdie gicle un or dur,

Saute, bondit

Telle le granit du sommeil

Où la corolle de l’espace

Givre

La dent du feu,

Où le nerf de la faille, d’un trait

Immuable,

Aiguise l’oeil du fou,

Pour enfin, cascade

D’orchidée,

Forger un soleil –


 

Poèmes

VII

 

Explose le murmure en une face

Oblique

Qui s’enroule au piquet de la rage

Des mots inutiles.

Flagrant, le soleil

Ronge

Les épines du sang épais.

Mais l’implacable obscurité nue

Dément la fleur

Close.

Éclore pourtant,

Comme une aube enclose, l’oeil

De l’amour, toi,

Toi,

Bleu d’espace.


 

Poèmes

VIII

 

Là,

en cercle,

la massue de leurs regards

en pesance hostile

qui additionne un mot

à d’autres mots.

La corolle d’habitude en flocons épais

barrière liquide contre la peur

qui stagne au creux de leurs orbites.

Dans mes paumes

plonge le soleil.

Alors le noeud intérieur

s’effiloche en gerbes blondes

comme des pistils.

C’est l’autre pan du givre.


 

Poèmes

IX

 

Dis, petite fille,

petite fleur, dis

Que fais-tu ?

Elle s’approche de ma paume ouverte

Serrant si fort

les extrémités rondes

du pouce et de l’index.

L’instant qui précède

où je parlais encore

Petite fille tu avais capté

ce que tu voyais dans l’air avoisinant.

Petite fleur, dis-moi ?


 

Poèmes

X

 

Le vent

meurt au fil de l’humus.

La pensée reste enclose

par le bruit.

Pourquoi le Verbe s’éteint-il

noyé par le papier ?

Mais le soleil efface les contours

que la brume obsède

aux tempes de l’ardeur.

Pourtant les senteurs

bleues

vibrent en bulles de papillons.

Fuse la verticalité inassouvie

du regard intérieur,

où le vent s’endort.


 

Poèmes

XI

 

Le meurtre d’une aile

laisse la pensée pantelante.

Où disparaît le halètement

de la flamme ?

Sans doute le colibri émerveillé

devant la fleur.

 


Poèmes

XII

 

La mémoire a disparu, submergée par les vagues de l’oubli.

La pensée abrutie rampe sur des gravats, tout espace perdu.

L’immensité de l’homme n’est plus : la mort a giclé au bord de l’étendue,

telle une étoile dont seule l’écume luit encore.

Pourtant, même mort, l’homme n’est pas seul.

Perce la volupté d’un autre infini, au-delà.

Où les soleils n’ont pas brûlé les coeurs, comme ici, à cause du froid absolu de l’intelligence.

Le sang de la lune coule à flots sans bruit par l’argent assassin.

 


Poèmes

XIII

 

Rejoindre son propre écho,

Au rythme rouge

du regard

Mais au-delà ?

La densité.

Textures abolies.

Seule l’immense paroi

apaise le faisceau

des espaces

absolus.

Alors – entend-on le crépitement

du temps immobile ? –

le pouls des mondes

bascule

Sur une bille de rosée.

 


Poèmes

XIV

 

Comme l’onde galopant sur son visage

Alors votre sang danse, meurt,

Et renaît au bord de sa lèvre.

Quand tout s’accroche à un visage que l’ombre d’un cil prend une infinie douceur

Quand l’esquisse d’un sourire vous fait basculer,

Craindre, frissonner, mourir, vivre

Que la naissance d’une courbe au coin de l’oeil

Et que la paupière ronde illumine votre âme de son regard intérieur

Vous emporte, navire de l’espace,

Quand la narine bat,

Quand l’ombre sur le mur tremble à la bougie.

 


Poèmes

XV

 

Le sang des morts s’alanguit

Crisse comme la brume sur la tige des roseaux.

Artères sans soleil, leur pensée

s’effrite, craquelée.

Seule, une spirale vaine

soulève la poussière de leurs pas multipliés

le regard rebondit sur la consistance

nue

du vide éparpillé.

Le vent de leurs mots impuissants s’immobilise

au seuil

de toute perception.

Mais ailleurs, l’espace se courbe

à l’infini,

énergie multicolore qui transfigure

l’opacité.

La pensée bondit, plonge dans les nervures

du cristal des mondes.

En dedans le point primordial, partout,

dense de liberté,

La certitude cogne au creux du ventre.

Alors, le sang,

en une opalescence fébrile,

ouvre le poing fermé pour que les doigts

caressent.

Senteur du velours,

Pétale de la fleur.

 


Poèmes

XVI

 

Le cantique des matins,

La cueillette des étoiles

derrière ses paupières,

au bord des cils

de l’autre.

Tandis que l’homme

bouffe.

Macrophage méticuleux,

insatiable.

Tout, jusqu’aux moindres

recoins

de l’âme.

Même les interstices

par où l’envoi était permis

hermétiquement clos de voracité.

Il est des appétits sanglants.


 

Poèmes 

XVII

 

La pluie du temps a mordu le soleil.

Elle se balance, perchée au faîte du cerisier en fleurs.

Mais le froid a dévoré l’étendue.

Toute.

Il ne reste que la buée.

Heureusement, personne n’a regardé : sinon, ils auraient ramassé les étoiles.

 


Poèmes

XVIII

 

C’est une outre qui dégorge.

Des mots, en multitude

qui ruissellent en un rideau cliquetant.

Goutte à goutte, le silence

amasse son poids de rosée.

Ils ont bu,

trop.

Trop vite.

La soif est mortelle,

parfois.

 

 

Poèmes

XIX

 

Temps – Espace

 

Au-delà du temps danse l’oiseau de la pensée.

L’espace du regard galope à l’infini.

Le temps fait des culbutes d’étoile en étoile.

Pourquoi le temps n’est-il pas le sourire du vent ?

Quand l’âme rit, le temps chante au creux du regard.

Ah, le temps immobile des hauteurs de cristal !

Tapi en lui-même, l’homme guette le temps.

Les serres de froid du temps glacent le vide.

L’éther effarant gelé où claque la crinière du temps.

Le temps crépite au bord des bulles de sang.

Chevaucher l’espace dans le diamant de la pensée.

L’acier des flancs lisses du temps gicle vers l’infini.

La fleur du temps envole ses pétales vers le néant.

Le temps comme une main en prière.

De la chair du temps fuse la cathédrale de l’espace.

La pensée en fusion creuse les rides du temps.

Le vertige du soleil courbe la roideur inflexible du temps.